Luna Parski

« Orbite à la manque », c’est ce que grommellent les trois quarts des résidents de la lune de Parski, pour peu qu’on les interroge sur leur existence.


Orbite à la manque, ellipse à la noix qui les emmène voguer, eux et leur bicoque, loin du gros soleil de Scotchi 9, 200 jours par an. Deux cents jours à grelotter, à regarder mourir les vagues mortes de la Mer Plate contre les quais déserts, tandis que dans les brumes du demi-jour les grandes roues et les petits chevaux, figés, grincent d’ennui. La rouille affleure, sur les manèges vides et les kiosques à tchébourek où les jours d’été, les forces industrieuses de Novye-Novye Madagan ou de Kraboulak viennent se remplir la panse, ivre du sentiment du devoir accompli, avant d’aller vomir sur les montagnes russes. L’été…

L’été, on ne pense pas, il faut faire son numéro, faire tourner la baraque, ne plus être qu’une attraction. Il est si facile de se perdre soi-même, dans la foule bruyante et bigarrée. Pour les forains, ce sont les visiteurs qui sont un spectacle constant, comme ces familles de tentacules qui vont prendre des bains de pieds après s’être enivré de couleurs au Grand Kaléidoscope. Mais l’hiver…

L’hiver, il ne reste que la bouteille, les machines à réparer, les petits trafics et la mer, grise et clapotante, avec ses vagues si lentes que l’on croirait que ce sont les lourdes mouettes bicéphales qui agitent mollement les flots, comme des marionnettistes au bout de fils invisibles.

L’hiver il ne reste qu’à se faire du mal. Et se chamailler pour savoir qui aura les meilleures places l’an prochain. Boris Nikovik et ses pingouins géants deviennent extorqueurs de fond, les frères Nikodem dealent de la poudre à rêve, et les petites guerres entre clans de forains empoisonnent la vie des habitants. Et pourtant…

Pourtant certains soirs, quand la vodka lui met le feu aux méninges, et que Maximilian sent sous ses pieds léviter doucement les lattes de bois du Grand Promenoir Oriental, il se surprend à sourire des heures, emmitouflé dans sa parka, en regardant le jour s’éteindre sur les défenses du vieux Elephant Hotel, tandis que résonnent entre les baraques et les stands déserts, le rire de crécelle qu’il avait quand il était enfant.

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